Regard sur l’image

Accueil > Français > Les mots des images > Faire des dieux > Hermann Nitsch > La question du rituel et du sacrifice, 1/2

- La question du rituel et du sacrifice, 1/2Séminaire XXIV 24 février 26

,  par Hervé BERNARD dit RVB, Jean-Louis Poitevin, philosophe, critique d’art, romancier

La question du rituel et du sacrifice

Introduction : quelques notions centrales de la pensée de Nitsch

Écriture et livres
Il était difficile d’imaginer à quoi allait pouvoir conduire le fait de s’intéresser à Hermann Nitsch. En effet, on croit connaître une Œuvre après avoir vu quelques œuvres, quelques images quelques vidéo, lu quelques textes voire même après avoir assisté à quatre jours d’une action de six jours, l’ultime donc de l’Orgien Mysterien Theater (O.M.T.) et on s’aperçoit qu’on n’a accédé qu’à une infime partie d’une œuvre non seulement monumentale mais protéiforme.

Il y a les premières actions qui se développent en parallèle d’un travail pictural dès les années 60. Mais, tout cela s’accompagne d’un travail de réflexion constant, de lectures, de voyages et d’approfondissement des positions sur tel ou tel aspect de la pratique, de l’œuvre, et surtout des enjeux et de la signification des différents éléments qui la composent.

Peinture donc, dessin, actions, musique, éléments divers, graines, ou fleurs, vigne et vin, mais aussi et surtout écriture. Car Nitsch a écrit et même beaucoup. Quand ce sont des textes ou des réflexions sur son travail, ce n’est pas comme chez la plupart des artistes qui ont écrit sur leur medium ou leur pratique. L’enjeu est plus vaste. Il s’agit d’une véritable réflexion qui prend sa source dans son travail mais se déploie telle une réflexion philosophique de premier ordre, en tout cas dans l’ouvrage que j’ai commencé à lire « Zur theorie des Orgien Mysterien Theater, Zweiter versuch », [1] publié au Residenz verlag en 1995.

Mais il y a aussi d’autres textes, des œuvres littéraires si l’on veut comme, celui intitulé « die eroberung von jerusalem » [2] publié à 1000 exemplaire par les éditions Mora et l’éditeur Die Drossel. Ce livre date, apparemment, si l’on s’en tient à quelques reproductions de dessins à la fin du livre, de 1971, au moins donc pour l’écriture. Il s’agit là d’un projet d’action globale absolument excessif et irréalisable que je n’ai pas encore lu. Il existe d’autres textes de type « théâtral »mais je ne dispose pas, pour l’heure, d’une bibliographie complète des écrits de Nitsch.

Et donc, parvenir à la compréhension de ce qui est en jeu dans l’O.M.T. n’est possible qu’à se plonger dans l’œuvre théorique. Non que l’œuvre soit si obscure qu’on ne puisse y comprendre quelque chose par sa simple participation. C’est que ce à quoi l’on assiste dans ces 6 jours, et nous nous concentrerons sur cette action uniquement. En tant qu’action de 6 jours, elle représente, avec celle qui a eu lieu du 3 au 9 août 1998, l’action N.100, le but ultime du travail de Nitsch. Il le dit à plusieurs reprises, toutes les autres actions sont à comprendre comme des esquisses ou des développements partiels, et donc surtout des moyens d’approfondir la réflexion en vue d’aboutir à une action de 6 jours. Et, comme on le sait il n’y en aura eu que deux.

Et c’est devant un imposant ensemble de texte que l’on se trouve car le seul « Zur theorie des Orgien Mysterien Theaters zeiter versuch » fait presque 1000 pages,comme le « Nitsch » pesant, lui, plusieurs kilos, paru en 2015 édité par la libraire Walter König de Köln et qui rassemble un choix de textes et surtout une galerie d’images en pleine page retraçant le parcours complet de Nitsch.

Note brève sur le corps
Il faut reconnaître que sans ces textes, la compréhension de ce qui est tenté dans l’O.M.T. resterait largement incomplète. Il faut d’entrée cependant écarter l’idée que les actions seraient des réalisations d’idées abstraites.

Tout au contraire comme on le verra, ce sont les idées qui vont se révéler être appréhendées à partir du champ de la vie la plus immédiate, entendons plutôt la moins médiate ou la moins médiatisée, et donc du corps en tant que mécanique complexe de sensations-perceptions-intellection.

En fait, ce n’est pas vraiment sur ce corps qui serait notre corps tel que nous le percevons et le vivons au quotidien, sur ce corps comme mécanique finalement abstraite, puisque largement soumis à l’ordre des choses et du monde qui le soumettent à leurs règles, que Nitsch s’appuie, mais sur un corps plus intégralement corps.

Ce corps est plus que corps en ce qu’il est, à lui seul, ce par quoi nous existons, percevons et pensons, mais, pour Nitsch, il est surtout, à comprendre comme ce par quoi donc nous participons à l’être. Mais, si nous pouvons dire que nous sommes, au sens de participer au « sein", à l’être, c’est comme chair, viande, nerfs, sang, humeurs, et ,comme hommes, en tant que portés par une sorte de sens profond de notre participation à la vie. L’individu vivant est par définition pourrait-on dire chez Nitsch porté par l’enthousiasme, la force d’exultation qui et au cœur du vivant et qui est le cœur du vivant.

Ce corps est, ici, tout sauf « idéalisé », comme c’est souvent le cas chez un grand nombre de philosophes, mais surtout aujourd’hui, d’artistes qui parlent du corps non pas comme d’une entité indépassable à partir de laquelle le vécu comme le pensable doivent être appréhendés. Pour eux, c’est plutôt une sorte de synthèse de basse intensité, une abstraction couvrant et enveloppant leur pratique artistique et dont la fonction principale est de légitimer des productions qui, à les voir, semblent n’être guère en relation « directe » avec le corps. En tout cas, au sens que lui donne Nitsch, celui de porteur, réceptacle et acteur de l’expérience absolue qu’est le fait d’exister.

Le corps est ce par quoi nous appréhendons que nous vivons, et il est notre lien direct immédiat avec la vie. Il est ce par quoi quelles que soient les idées individuelles joyeuses ou tristes, comme les passions spinozistes, qui nous portent et nous déterminent, nous participons à la vie, c’est-à-dire à la fois à la terre comme planète et comme univers du vivant et au cosmos comme création, au sens fort de création, celui de Schöpfung en allemand, au sens ou création signifie donc, ici, création du monde.

Mais, si nous pouvons dire que nous sommes, au sens de participer au « sein", à l’être, c’est comme chair, viande, nerfs, sang, humeurs, et ,comme hommes, en tant que portés par une sorte de sens profond de notre participation à la vie..

Il n’y a en cela rien dont Nitsch soit responsable. Nous sommes des êtres vivant au cœur de nombreuses médiations et les opérations synthétiques qui permettent de faire le lien entre ce qui est vécu et ce qui est pensé se font toujours après coup. Même si, comme on le verra, Nitsch a pour projet de nous ouvrir la porte sur une autre manière de vivre qui pourrait être mise en œuvre par chacun bien au-delà des moments de fête que sont les actions de l’O.M.T.

Fondements philosophiques : l’être entre œuvre d’art total et tragique

Le premier paragraphe relatif à sa vie sur le site de la fondation résume absolument tout en quelques lignes. Le voici :
« Hermann Nitsch [3] war entscheidender Gründer des Wiener Aktionismus und zählte zu den vielseitigsten Künstlern : Aktionist, Maler, Grafiker, Komponist, Bühnenbildner. Sein Gesamtkunstwerk das Orgien Mysterien Theater umfasst das breite Spektrum seiner Kunst, indem es den Einsatz aller fünf Sinne erfordert – das Tragische führt zur Auseinandersetzung mit Fleisch, Blut und Eingeweiden und sollte letztlich zu einer Lebensbejahung, die über Leben und Tod hinausgeht, führen. Das Sein sollte in seiner Ganzheit und Tiefe erfasst werden. »
On pourrait dire que tout est sinon démontré du moins présenté en ces quelques lignes, du moins l’essentiel de ce qui fait l’œuvre de Nitsch. Relevons les termes les plus importants.
Il y a d’abord la notion d’œuvre d’art total (Gesamtkunstwerk) empruntée à Wagner mais qui va connaître ici un déploiement qui dépasse et de loin ce que Wagner a pu rêver de plus grand.

Il y a, on vient de l’évoquer, le corps qui n’apparaît pas sous ce terme mais à travers l’appel au 5 sens, ce qui à la fois implique qu’ils seront mobilisés dans l’oeuvre mais surtout qu’ils fondent l’œuvre même en tant que c’est non seulement à eux qu’elle s’adresse mais pour eux qu’elle se déploie, en vue de les mobiliser, de les réveiller, de les révéler comme vecteur de la transformation psychique dans laquelle l’homme est éternellement pris.

Aussitôt après vient la notion de tragique, le tragique étant confrontation avec la viande, le sang, les tripes mais aussi ce par quoi il est possible d’accéder à ce « oui à la vie », (Lebensbejahung), cette condition et forme de l’existence par laquelle le fait de vivre se transforme en fait d’exister. Par cet acquiescement, le corps se révèle à lui-même porteur et porté par une dimension qu’il ignore et qui pourtant est la sienne propre, la dimension existentielle. Pour cette dimension existentielle le français n’a pas de mot équivalent à l’allemand.

On comprend aussi qu’avec
 le tragique, naît de cette confrontation inévitable entre une situation matérielle et le fait que cette situation matérielle est toujours déjà médiate, médiatisée, et cela par le premier et plus important média qui à la fois nous permet de vivre et nous met à l’écart de la vie : le langage, la langue, les mots.
 Le tragique n’est rien de plus, mais rien de moins, que la situation existentielle dans laquelle se trouve l’homme lorsqu’il perçoit à la fois qu’il y a vie et qu’il est partie intégrante de cette vie, et qu’il y a mort et qu’il participe de manière inévitable à cela, la mort.
 Et la rencontre avec la mort se fait, on le sait, d’abord en voyant des cadavres, d’humains et d’animaux en particulier. Le fait ou l’idée que l’on va mourir, vient en quelque sorte après coup. Mais elle n’en est pas moins l’une des deux sources du tragique.
La troisième étant l’immensité de l’univers, du cosmos environnant qu’accompagne le sentiment d’une terrifiante petitesse
 et la quatrième, l’instabilité permanente de toutes choses, ce changement constant dans lequel sont pris tous les éléments qui composent ce monde, naissance et mort n’étant que les points communs aux êtres vivants mais que la pensée peut aisément prolonger et sans lesquels elle peut inclure tout ce qui existe, aussi bien les royaumes que les civilisations, la terre elle-même que le cosmos dans lequel est se meut.

Mais ces deux pôles que sont vie et mort ne sont en rien des faits bruts ou des données marquant des limites insurmontables pour la pensée. Bien au contraire. Ce que la vie rend perceptible, du moins à certains moments de grande intensité émotionnelle, c’est qu’il y a plus que des liens entre vie et mort, liens qui, quoique non visibles, non directement perceptibles, peuvent être appréhendés, rêvés si l’on veut ou hallucinés.

C’est en tant qu’ils sont accompagnés d’intensités telles que ce qui est est halluciné est vécu comme plus que réel, plus que vrai, plus que consistant, que ces liens nous constituent. Ainsi se voit révéler à l’esprit, à la pensée, à la conscience, à l’individu, des possibilités inaperçues qu’il va pouvoir entreprendre de mieux comprendre saisir, appréhender, connaître et vivre.

S’il y a une promesse dans la pensée de Nitsch, elle est là dans ces révélations intensives, hallucinées ou non, que la vie et la mort sont des éléments appartenant à une continuité non perçue et non pas des moments distincts, discrets, séparés, signifiant qu’ils n’y aurait aucun lien entre avant et après. Au contraire, l’enjeu est de trouver des vecteurs nous conduisant par-delà vie et mort.

Et c’est là qu’entre en scène le concept central de l’œuvre de Nitsch, der SEIN, autrement dit l’ÊTRE. C’est un mot à la fois trop connu pour ne pas être utilisé, mais auquel il est possible de recourir si l’on s’efforce et si l’on cherche à lui donner une nouvelle signification, ou du moins une dimension et un fondement tels qu’il se verra changer de fonction dans le champ philosophique et ainsi à parvenir à surmonter toutes les limites que la philosophie a inscrites en son cœur, en croyant les lever.

Composition d’une action

Les actions de Nitsch, on le sait, sont toutes « écrites » au sens où l’est une partition, à ceci près qu’il ne s’agit pas seulement ici de musique, mais de l’intégralité des éléments composants une action. À fortiori lorsqu’elle dure plusieurs jours, voire donc 6 jours. On découvre donc qu’il y a un plan thématique général par journée, lui-même très riche et pouvant comporter plusieurs figures tutélaires de référence pour les différentes action. Ce sont, le plus souvent, des dieux ou des personnages de la mythologie grecque ou des figures liées au christianisme. Puis, il y a un plan par demi-journée et enfin une présentation détaillée de chaque action, nombre de personnages, objets utilisés, type d’actes à accomplir, etc. Certaines de ces actions sont concomitantes, d’autres se succèdent durant cette demi journée. Sont pris en compte tous les détails qui en fait sont essentiels pour Nitsch et cela va des éléments nécessaires la présentation sur une table, fruits fleurs graines couleurs viande poisson etc. aux quantités de sang nécessaires ou autres éléments prévus en fonction du sujet.

Mais, si c’est cela qui retiendra notre attention, il faut savoir que Nitsch prenait aussi en compte l’intégralité des choses à faire et qu’il planifiait aussi bien l’heure du début de la performance en fonction du sujet que les moments où la musique live devait laisser place à une musique enregistrée ou à un groupe de musique populaire, et surtout tout ce qui concerne l’intendance puisque tous les « spectateurs » sont nourris et abreuvés de manière continue durant la durée des actions qui, il faut le rappeler, peuvent lors des actions de 6 jours durer vingt-quatre heures.

Il va de soi que le choix des éléments est fait par Nitsch, mais il faut évidemment prendre en compte qu’outre puiser dans son imagination et surtout dans sa synesthésie pour les combinaisons entre éléments, c’est aussi dans son immense culture et connaissance des rites grecs en particulier qu’il va le faire.
C’est à établir certaines correspondances entre l’O.M.T. et le monde grec antique que nous allons nous employer, mais c’est à partir des réflexions concrètes autant que philosophiques qu’il déploie dans certains textes et surtout dans son livre zur theorie des Orgien Mysterien Theaters, zweiter versuch, que nous pourrons établir des rapprochements et des correspondances.

Partie I

Une vision philosophique du monde

Culte, rite, sacrifice et répétition
Pour établir des liens cohérents entre l’O.M.T. et les rites et cultes grecs et le rituel chrétien de la messe, le mieux est sans doute de partir d’une question qui, pouvant sembler secondaire, se révèle en fait être au centre des enjeux liés à ces rapprochements, celle de la répétition. Car comment ne pas le remarquer, même si l’on n’y pense guère, cette répétition non seulement n’affecte pas la puissance du rite et du culte, mais au contraire en constitue le cœur battant.

Prenons comme exemple celui qui nous est le plus connu, le rite chrétien de la messe et le culte qi y est porté à l’homme-dieu crucifié, c’est-à-dire à l’ultime être vivant sacrifié, homme ou animal ici ne change rien, censé permettre l’abolition ou la disparition définitive de tout sacrifice. Une messe, en gros, est la répétition incessante d’un rituel, dont on peut dire qu’il se fait à l’identique. Tout ce qui différencie telle ou telle messe n’est qu’une amplification ou une réduction du schéma général de la messe puisque ce schéma est construit autour des deux moments essentiels :
 la conversion du corps du christ en pain et vin
 et l’absorption de cette chair en lieu et place de la chair d’un corps humain censé être, au présent de la messe et de l’absorption, celui du crucifié.
On le sait, c’est la présence même du Christ parmi les fidèles (dès que vous êtes plus de deux à parler en mon nom je suis présent parmi vous) et en chacun d’eux, qui est alors à la fois consacrée et relancée, ou prolongée. Une continuité est affirmée enveloppant les apparentes ruptures de continuité que nous impose la vie quotidienne dans notre relation avec l’objet de notre foi, et que relaie un esprit humain en mouvement permanent qui de facto ne cesse de faire des pas de côté par rapport à ce qui devrait être l’axe central autour duquel s’organisent ses actions.
C’est pourquoi, dès l’ouverture de son livre, dès le §2 donc, Nitsch tient à préciser que ce que parfois aussi on lui reproche, de faire un peu toujours la même chose dans ses actions, n’a pas de sens puisque répéter, refaire, ce n’est pas recopier à l’identique de manière mécanique un ensemble de gestes sans signification, mais bien au contraire approfondir la recherche spirituelle qui est au cœur de la pratique d’un rite. Il compare cela à la prière reprise tout au long d’un rosaire ou à la méditation sur les paroles de Bouddha.

Dans le § 98 il développe ce lien entre rite et répétition. « Pour les croyants, la messe n’est pas un théâtre usé par la répétition ; elle est une action réelle, dont l’accomplissement est nécessaire au chrétien chaque jour, ou du moins chaque semaine, comme une nourriture qui met en mouvement le métabolisme. Un tel acte central, je souhaite l’instituer par ma fête, mon jeu de six jours. À l’art, il faut exiger le plus haut : il doit devenir un culte face à la vie, face à la création. L’art doit se dépasser lui-même en devenant l’esthétisation et la condensation formelle de la vitalité. Je veux concevoir des rituels et des formes cultuelles, élaborer une liturgie de la vie.

Mon travail dépasse peut-être l’ensemble du genre théâtral ; il est plus que du théâtre : il est la tentative d’un individu, d’un artiste, de concevoir un culte pour la vitalité de l’existence, pour l’événement cosmique de la création. Je développe des rituels de vie.

L’Eucharistie a toujours été pour moi une source d’inspiration pour un processus concentré, qui fait parvenir simultanément à nos organes sensoriels par une action rituelle organisée par l’art des sons, les parfums les plus subtils, des valeurs gustatives, des couleurs, des tonalités et des sensations tactiles.

D’étranges et beaux récipients faits de métaux précieux consacrés, des nappes blanches fraîchement lavées, des linges pliés, des voiles de calice. Des vases de verre remplis d’eau ; le symbole solaire de l’ostensoir nu, brillant, doré, qui contient l’hostie — le pain blanc sans levain.

Le pain, le corps du Christ, est offert comme nourriture.
Le vin, le sang du Christ, est offert comme boisson.
Le corps et le sang de Dieu sont incorporés, dans l’accomplissement du mystère, en vue de la réalisation de la résurrection. » [4]

C’est pourquoi il nous faut, d’entrée de jeu, dire que l’O.M.T. n’est pas tant une œuvre d’art au sens de l’expression d’un esprit singulier faisant valoir cette singularité, même si c’est aussi le cas, mais bien, comme Nitsch, le dit lui-même au §5, « un théâtre mettant en œuvre vision philosophique du monde ».

En reprenant sa réflexion théorique sur son œuvre, il note que son approche a changé. S’il a eu très tôt une vision claire des structures de son œuvre, structures qu’il avait découvertes en et par lui-même, lorsqu’il reprend la plume, pour le préciser à nouveau et appréhender ce qui a changé, au début des années 90, il s’aperçoit que les choses lui apparaissent sous un nouveau jour.

Et le point central est qu’il ne s’agit plus alors pour lui de préciser les contours de l’O.M.T.à partir d’une conception philosophique, mais bien plutôt de tenter de mettre en forme une conception philosophique du monde dont la manifestation et la liturgie forment le jeu de l’O.M.T. Et il conclut ce §5 ainsi : « la création entière est théâtre, est l’accomplissement d’un drame, une fête dont le jeu essentiel est l’O.M.T. » [5]

Ce à quoi nous assistons avec les actions de 6 jours en particulier, puisque, on l’a dit, le but ultime auquel concourraient toutes les autres actions était de parvenir à une action de 6 jours portant en elle l’essence même de l’O.M.T., c’est à un renversement complet de perspective. On est passé et Nitsch avec, d’une approche « artistique » visant une œuvre d’art total à une pensée philosophique qui découvre que ce dont elle était porteuse était l’O.M.T., non plus comme œuvre d’art mais comme manifestation la plus puissante à la fois du tragique de l’existence et d’un oui à la vie.

Et c’est à révéler cette philosophie qu’est consacré ce livre de philosophie, philosophie qui a été élaborée au fil des décennies à partir du travail plastique et artistique conçu comme tentative de remonter à travers le temps vers des sources anciennes devenues obscures, recouvertes qu’elles ont été par le voile que jette sur tout ce qui fut, la pensée rationnelle technique et calculatrice, et comme tentative incessante de faire exister dans le présent de l’action l’événement même qui ne peut être séparé de cet avoir lieu et dont la consistance vivante constitue le cœur même de la pensée de Nitsch. On le comprend alors, le rite est cet élément qui porté par ses répétitions est susceptible de produire quelque chose que la science ne parvient pas à réaliser, quelque chose qui est une connaissance par l’expérience vécue en tant qu’elle est cette expérience qu’offre le rituel, absolument actuelle et au sens strict immédiate, indépendante de toute forme de médiation, autre si l’on veut que les éléments vitaux activés dans et par le culte ou le rite.

L’O.M.T., une nouvelle conception du monde

Et c’est à un retournement de toutes nos certitudes de toutes les évidences sur lesquelles nous basons notre pensée moyenne actuelle, qui se construit sous nos yeux, dans ce livre, comme dans l’O.M.T.Le principal retournement ou renversement que Nitsch met en place est celui de notre relation à l’irrationnel et de la manière dont la pensée rationnelle, en tentant d’évacuer toute forme d’irrationnel des expériences vécues, à la fois devient folle, s’appauvrit et appauvrit le monde. C’est du moins ce que Nitsch précise dans le §6 lorsqu’il dit que « la vérité est plus que la vérité scientifique et que la nouvelle science doit sauter par dessus la vérité scientifique. Étant entendu que les poètes et les artistes ont de toujours été les plus grands philosophes. » [6]

Il en appelle alors à tenter de transformer, plutôt que de le briser, notre relation au cercle vicieux dans lequel nous sommes pris, en appelant à une forme de supra-conscience intégrale englobant l’univers et l’humanité, seul moyen de prendre acte du tissage de tous les éléments qui constituent le monde, entendons l’univers, le cosmos et dont nous sommes à la fois les héritiers et la manifestation vivante actuelle.
Et pour parvenir à reconstituer ce lien mental et psychique, à rouvrir notre existence sur cette conscience globale et rendre une telle forme de conscience globale ou méta-conscience si l’on veut, active en nous, il importe de pouvoir nous replonger dans ce qui, antérieurement à la pensée rationnelle, nous a façonné et constitué, et dont les rites et les cultes archaïques et anciens constituent non seulement des traces mais des éléments qu’il est possible d’actualiser. C’est une telle actualisation d’éléments relevant du monde d’avant l’empire du rationnel, et donc l’actualisation d’éléments que l’on nomme aujourd’hui irrationnels, qu’il convient de mette en œuvre. Et l’O.M.T. en est, pour Nitsch, la manifestation la plus probante et la plus efficace. Et cela pour plusieurs raisons.

 L’O.M.T. est d’une part un monde dans lequel les sens sont remis au premier plan. Il s’agit d’ouvrir chacun à la synesthésie et sinon à la ressentir en tant que telle, cela ne n’apprend pas, du moins à en percevoir la possibilité et une certaine forme de réalité, les cinq sens étant en effet mobilisés ensemble et en même temps pendant les actions. Nous n’oublions pas de rappeler l’importance de la musique dans ce processus et aussi de prendre acte des moments pendant lesquels, outre boire, il est possible et vital de se relier directement à l’univers qui nous entoure tout simplement en étant présent à un lever ou coucher de soleil ou en regardant le ciel nocturne.

 L’O.M.T. est donc aussi l’occasion de rendre immédiatement perceptible pour ne pas dire évident, le fait que nous appartenons à l’univers. Mais si nous comprenons que nous n’en sommes pas le centre, nous pouvons dans le même mouvement comprendre que nous en sommes, non tant une partie qu’un élément à part entière et qu’à ce titre nous portons en nous une part de l’univers et ainsi que nous sommes l’univers. Il ne s’agit pas ici de pétition de principe ou de métaphore vaguement prometteuse, mais bien de ce qui peut être activé en chacun lors d’actions. Et c’est à cette activation que prétend nous conduire l’O.M.T.

 Ainsi voit-on un basculement s’opérer dans le fonctionnement et par la proposition que constitue l’O.M.T., basculement qui nous conduit à changer d’approche et donc notre compréhension, de ce qu’est la nature. Nitsch propose en fait de laisser de côté le concept de nature qu’il qualifie de concept mythique, pour le remplacer par un concept d’ÊTRE entièrement renouvelé. Écoutons ce que Nitsch écrit au §12 :
« La nature est elle aussi une notion mythique. Le mot « nature » est fréquemment employé comme un équivalent, ou un substitut, du nom de Dieu. En vérité, la nature désigne un advenir originaire, un se-produire général dont nous ne savons presque rien, et dont les causes ultimes, en leur principe même, nous demeurent inaccessibles. Ce que nous pouvons éprouver, ce sont seulement des processus de devenir et de disparition, des phénomènes qui nous sont proches, saisissables par nos sens et par nos opérations de combinaison. Ainsi jouons-nous le jeu de l’expérience, de la causalité et de l’effet, jusqu’à ce qu’inévitablement la cause se retire, se dérobe dans l’obscurité — dans l’obscurité même de ce que nous appelons « nature ». 

La nature est la plénitude infinie de ce qui est, et de ses forces ; elle est un champ d’efficience infini dont nous ne pouvons embrasser qu’une infime partie. Il me semble, dans une perspective mythique, juste que nous identifiions avant tout à la nature précisément cette part irrationnelle, opaque, non transparente à l’entendement, en laquelle toutes les efficacités sont comme conservées. Pourtant, on pourrait remplacer le terme de nature par celui de l’ÊTRE. Ce concept est supérieur à celui de la nature : il contient tout. Il doit toutefois être introduit progressivement, à la mesure de l’ampleur et de la profondeur de sens qu’il porte. » [7]

 Das Sein est le concept central de la philosophie de Nitsch. On pourrait immédiatement objecter qu’il n’y a là rien de bien nouveau puisque l’être est le concept central de la philosophie grecque et cela depuis bientôt 3000 ans. Et nous n’ignorons pas qu’il a repris de la force au XXe siècle sous la plume de Martin Heidegger. Mais, et c’est là la grande innovation, le SEIN de Nitsch n’a pratiquement rien à vois avec celui de Heidegger. L’être chez Heidegger est en quelque sorte « essentialisé » et transformé en absolu philosophique conditionnant l’entièreté du pensable.

Chez Nitsch, l’être est la résultante de ce qui a été mis en place au fil des années dans et à travers les actions. Le concept d’être chez Nitsch naît non pas de la nature comme concept, mais de la pratique d’une synesthésie, de son activation qui s’effectue par la mise en relation du fond archaïque et tragique qui constitue le monde psychique originaire de l’humanité avec un présent révélé, dans les actions, comme dimension absolue de l’avoir lieu de la vie même. D’une certaine manière on pourrait dire, au risque de faire hurler les heideggeriens « pur jus », que Nitsch accomplit et réalise ce que pouvait viser Heidegger en recentrant la philosophie autour de l’être à l’aube du XXe siècle. Mais qu’il le fait parce qu’il est parvenu à faire naître le concept d’être de l’expérience vivante et vécue et non en allant le recueillir dans le fond froid sinon mort du langage et de la connaissance rationalisée.

« 14 Tout est tel qu’il est (comme il est)

15 De la force ( puissance) de l’être naît l’être (l’existence)

16 L’être vient/naît de l’être et (re)devient (l’)être. » [8]
 Le dernier point de basculement qui permet à la philosophie de Nitsch d’être une proposition à la fois puissante, inédite et unique passe précisément par l’acceptation non tant de la petitesse de l’homme dans la nature et dans le monde, petitesse qui implique une sorte de sentiment sinon de honte du moins d’écrasement face à l’univers, que par la reconnaissance de la situation de l’homme sur terre comme étant transpercée par une dimension à la fois insaisissable et omniprésente que l’on a nommée la dimension tragique. Et c’est à la fois d’elle que vient l’idée de l’O.M.T. et vers elle que les actions nous conduisent. Elle constitue, en quelque sorte, le point de bascule à partir duquel Nitsch fait pivoter la philosophie et en renverse les figures principales et ainsi, les tenants et les aboutissants. Il est aisé de comprendre que c’est autour de cette dimension tragique que l’aspect central des actions se constitue et que l’action, comme rituel caractérisé pourrait-on dire, s’impose comme dramatisation radicale. Et, c’est bien autour de ce centre névralgique que se joue la rencontre entre le monde non ratioïde à base archaïque et le monde supra rationnel qui est le nôtre, et que s’effectue la conversion au sens moins théologique que physique du terme, comme lorsqu’on parle de conversion d’une forme mécanique en force motrice, du vécu enthousiaste en pensée efficace et salvatrice. Et pour parvenir à cela, Nitsch a recours à ce qu’il nomme une néo-mythologie, qui, en tant qu’éveil de l’imagination permet de faire se rejoindre ou s’éveiller en nous les dimensions originaires dont les mythes et les cultes sont porteurs et les rêves les plus fous que nous permet de faire la science fiction par exemple.

« La « néo-mythologie » doit inventer le fantastique, rêver en arrière vers les « (origines) archaïques [premières] » et rêver au-delà vers les domaines du futur, vers l’utopie, vers la science-fiction. Les deux sont nécessaires. La valeur de vérité [la vérité factuelle ?] de ces fantasmes est sans importance. En fin de compte, ces images à demi artificiellement conçues, surgissant de la prolifération [la luxuriance ?] des archétypes de l’inconscient collectif, ont quelque chose d’essentiel à dire. Elles redessinent sans cesse le monde à partir du mythique. Des combinaisons entre les mythes se forment. Tout est envahi de manière maniériste [recouvert d’un maniérisme proliférant]. L’être humain, d’abord soumis aux mythes, se sert désormais du mythique ; il l’intègre dans l’ordinateur de la pensée utopique.

* Zurückphantasieren ; Hinausphantasieren = négologismes. Rêver/imaginer/fantasmer --- rétrospectivement / prospectivement
vers les origines / vers l’avenir ?
** ..gewucher (Wuchern) ; überwuchern = difficile à traduire. » [9]

Mais ce que Nitsch note, et il y insiste souvent, c’est le fait que l’homme n’a pas atteint la plénitude de ce qu’il pourrait être. Il a devenant lui un « avenir », un véritable avenir, qui n’est en rien celui que nous promet le capital et son esclave, la science en tant que liée à la technologie, mais celui de la réalisation de ses propres potentialités, comme il le montre bien dans ce passage du §57 : « L’être humain ne peut pas encore vivre ce qu’il pourrait être, conformément au potentiel de pulsion qui est derrière lui, qui est en réalité ce qu’il est. L’expérience extrême d’abréaction sadomasochiste, l’expérience fondamentale de l’excès (la catastrophe du drame), révèle à l’homme la force naturelle de l’ÊTRE, suprarationnelle (irrationnelle), à la fois fondatrice et destructrice, brûlante, qui veut vivre et ÊTRE. Une rupture avec les ordres contraignants de la civilisation, de la tiédeur, de la morale et de la pensée rationnelle du langage nous permet de trouver, à la fois intensément [vivement ? Intimement ?] et dans une extase effrayée, l’expérience numineuse [à la fois effrayante/terrifiante et fascinante/attirante ?] de l’Être. » [10]